Réponse à un journaliste

Kader2

A Monsieur Howard Schessel,
Journaliste du Monde Diplomatique.

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre article paru dans le Monde Diplomatique n°306 du mois de Septembre 1979. Je m’empresse de saisir l’occasion que vous m’offrez pour apporter la lumière sur des réalités que vous avez délibérément dénaturées.
Je ne connais pas vos motivations. Votre origine m’importe peu. Mais la coloration de vos idées se passe de tout commentaire. C’est votre droit le plus absolu d’être journaliste progressiste ou modéré et de mettre votre plume au service de l’idéologie que vous épousez ou des intérêts que vous défendez. Mais est-ce là une raison pour vous arroger le droit d’insulter la mémoire de nos martyrs et de diffamer nos vivants?
En prenant la responsabilité d’accuser gratuitement l’ex-Premier Ministre de mon pays, feu Colonel Ahmed Ould Bousseif et ses proches collaborateurs dont je m’honore d’en avoir fait partie, avez-vous mesuré la portée de votre acte? Savez-vous à quel point vous avez été irrespectueux vis-à-vis du peuple mauritanien et de ses Forces Armées?
M. H. Schessel, vous avez par ignorance des réalités ou par mauvaise foi, tenté de rendre crédibles les machinations et les mascarades qui ont davantage terni l’image de leurs auteurs plus qu’elles n’ont fait de victimes. Vos propos ridicules frisent l’indécence lorsqu’ils s’en prennent au Colonel Bousseif, ce Grand Officier, ce Grand Homme d’Etat mort au service de sa patrie. Décidément la morale n’est plus de ce monde.
Quant à moi, je vis encore et je nourris l’espoir de faire triompher la vérité. Si les dirigeants actuels de la Mauritanie ou quelques uns d’entre eux, jettent avec calcul, à des fins politiques, le discrédit sur nous qui avons refusé la capitulation pour une paix réelle et honorable, nous qui avons refusé de “tourner la veste”, il vous incombe à vous journaliste, d’aller chercher la vérité là où elle est censée se trouver, c’est-à-dire auprès du peuple mauritanien et de ses Forces Armées. Peut-être auriez-vous découvert que ma participation à l’exercice du pouvoir n’a guère dépassé 52 jours -du 6 Avril 1979 au 27 Mai 1979-, période pendant laquelle je n’avais aucune responsabilité en matière de gestion financière. Vous auriez sans doute aussi appris qu’en tant que Commandant de l’Aviation, je ne disposais d’aucune autonomie de gestion. A ce sujet, je peux me prévaloir du témoignage du Chef de l’Etat actuel le Lt/Colonel Mohamed Mahmoud Ould Louly, convaincu qu’il ne me fera pas défaut.

En effet, le Président Louly, alors Sous-Ordonnateur du budget de la Défense avait été mandaté quelques jours avant le coup d’État du 10 Juillet 1978, par le Ministre de la Défense M. Mohameden Ould Babah pour procéder à un contrôle au sein de mon administration. Il a découvert avec surprise que je ne disposais pas de fonds à gérer. Ceci s’explique par la structure centralisée de notre Armée. Les soldes et l’alimentation du personnel de l’Armée de l’Air, les contrats d’achat des matériels et de réalisation des infrastructures sont des opérations qui s’effectuent directement au niveau de l’Etat-Major National. Le Commandant de l’Aviation émet naturellement un avis technique. Au témoignage du Président, j’ajouterais celui de tous les Officiers Supérieurs, anciens Chefs d’Etat Major sous les ordres desquels j’ai servi, en l’occurrence les Colonels M’Bareck Ould Bouna Moctar, Moustapha Ould Mohamed Saleck, Mohamed Mahmoud Ould El Houssein.
M. H. Schessel, si j’ai tenu à vous répondre en révélant quelques vérités, c’est davantage pour rassurer une certaine opinion mal informée que pour vous convaincre. Car, pour des raisons qui demeurent obscures, vous avez pris d’emblée le parti de faire l’éloge de la défaite et de la débâcle. Par conséquent l’officier qui a combattu loyalement au Sahara pour défendre la cause sacrée du peuple mauritanien, l’Officier qui a refusé de souscrire au processus de trahison, de capitulation et de démembrement de sa patrie, constitue paradoxalement aujourd’hui, l’une des premières cibles à détruire. En admettant en toute modestie que je réponde au profil de ce malheureux officier, je ne trahis aucun sentiment affectif pour la guerre.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, je n’ai jamais éprouvé le plaisir d’aller à la chasse pour abattre un animal. Comme la plupart de mes compatriotes, je suis un adepte inné la philosophie de la non violence du Mahatma Gandhi ou de Martin L. .King. Mais je suis un soldat et un Officier Supérieur de surcroît, fier de me référer aux Grandes Ecoles Militaires Françaises que j’ai fréquentées à la découverte du métier des Armes. C’est ainsi que de la Cavalerie aux Troupes Aéroportées, de celles-ci à l’Infanterie et de cette dernière à l’Aviation, ont été développées en moi les éminentes qualités que sont la discipline, l’abnégation et le sens de l’honneur. Cette formation morale est venue compléter celle que j’ai reçue dans ma prime jeunesse au milieu de mes parents qui m’ont toujours répété entre autres bonnes choses, que “la mort est obligatoire mais que l’humiliation ne l’est pas”.
Donc, tel que je suis, face au drame qui bouleverse mon pays, je ne puis m’écarter de la ligne de conduite que j’ai choisie depuis toujours pour servir les aspirations légitimes du peuple Mauritanien. Qu’importent les calomnies dont je peux être victime dans l’accomplissement de mon devoir. Il n’échappe à personne que dans nos jeunes pays, les règlements de compte et les machinations sont des pratiques propres aux régimes issus de coups d’État.
Il vous échoit à vous journalistes du monde libre, d’aller percer les mystères de nos complots internes, d’extraire la vérité et de la faire connaître. Vous aurez ainsi contribué utilement au triomphe de la liberté et de la justice. Je reconnais que votre tâche n’est pas facile et se trouve parfois compliquée par la nature hybride de nos jeunes pays . Il faut nécessairement du talent et l’objectivité.
A défaut de ces qualités, la prudence est de rigueur. Sinon l’ignorance se fait complice de la mauvaise foi pour avoir raison de ce qui est juste et de ce qui est vrai.
“Le 3 Octobre 1979
Lt/Colonel Mohamed Ould Abdel Kader”

 

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