Le chamelier du ciel : 1990 – L’AUTRE JOURNAL par HEDI DAHMANI

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Enfant, il guettait les avions dans le ciel du désert. Kader ne savait pas qu’il deviendrait un jour le seul aviateur de Mauritanie et le héros de la guerre du Sahara. Ni qu’il serait executé à l’âge de 40 ans.

Sahara, 1977. Dans la région de Zouérate, un avion de l’armée de l’air mauritanienne est abattu par le Front Polisario. Lorsqu’ils retrouvent le carnet de bord du pilote,les combattants sahraouis sursautent: l’appareil appartient au colonel Abdelkader. Mais le commendant des forces aériennes n’est plus dans l’avion. Quelques hommes se lancent alors à sa poursuite. A pied, en plein desert, Abdelkader ne peut pas aller très loin. Sûrs d’eux-mêmes, les Sahraouis s’apprêtent à réaliser leur plus importante prise de guerre depuis le début du conflit du Sahara. A bord de leurs jeeps, ils décrivent des cercles de plus en plus larges autour de l’épave. Mais, trois kilomètres plus loin, Abdelkader demeure toujours invisible. Là, le sable et la pierre, vierge de toute trace de pas ; ailleurs, quelques feuillages immobiles et partout, l’horison… Rien ne bouge. Et surtout pas cet arbuste, à une cinquantaine de mètres derrière eux : enterré jusqu’au cou, la tête recouverte de branchages, Abdelkader regarde s’éloigner la colonne du polisario qui poursuit ses recherches. Il ne bougera pas du trou. Les militaires mauritaniens partis à son secours le retrouveront le lendemain, affamé, déshydraté, le visage brulé par le soleil. Les soldats qui lui sauvent la vie sont commandés par le colonel Khouna Ould Haïdalla. Les deux hommes, qui se connaissent et se respectent, se sauveront d’ailleurs mutuellement la vie lors de divers épisodes de la guerre du Sahara. En 1979 Haïdalla deviendra le numéro un du pays. Deux ans plus tard, abdelkader tentera de le renverser à la faveur d’un putsch. Son coup d’Etat échouera et Haïdalla le fera exécuter malgré les appels à la clémence de nombreuses capitales étrangères. Destin unique que celui du colonel Abdelkader, héros de la guerre du Sahara, exécuté par les siens à l’âge de quarante ans et qui, une quinzaine d’années durant flirta plus d’une fois avec la mort…

Mohamed Ould Bah Ould Abdel Kader est né en 1941 à Néma dans le Hodh, région chamelière du Sud mauritanien. Ses cinq fils Abdoullah, Eby taleb, Ethmane, Sidi Mohamed, Sidi Boubacar et sa fille Khadouj reçoivent de leur père fonctionnaire dans l’administration, une éducation stricte.
“Kader”, comme l’appellent ses proches dès son plus jeune âge, ira d’abord à l’école coranique de Néma avant d’entamer des études secondaires à Boutilimit puis à Rosso. L’enseignement est de haut niveau mais le jeune Kader est un élève vif, intelligent, avide de connaissances.
A la fin de ses études, en 1959, il décide d’intégrer la toute jeune armée mauritanienne. Cet engagement ne se fait pas sur un coup de tête. Sa vocation militaire remonte à la fin des années 40. Entouré des chameaux du domaine familial, le petit garçon passe ses journées à observer les exercices des soldats français de la base militaire de Néma. II est fasciné par les ballets aériens, des avions et succombe au prestige de l’uniforme.
En 1959 donc, il décide de s’engager mais emprunte une voie inhabituelle : au lieu de se présenter directement aux autorités militaires, il envoie une lettre d’engagement volontaire à la présidence de la République. La missive atterrit chez un haut gradé français, le commandant François Besley, du cabinet présidentiel de Mokhtar Ould Daddah. Surpris, par cette requête peu orthodoxe, Besley écrit personnellement à Kader pour lui signifier qu’il peut intégrer l’armée, à condition de passer le concours d’entrée qui se déroule à Dakar. Kader ne s’y rend pas. Mais débarque trois mois plus lard à Nouakchott la capitale mauritanienne – et réussit à voir le commandant Beslay.
Son enthousiasme est tel qu’il se fait incorporer dans la garnison de la ville d’Atar. Indépendante depuis le 28 novembre 1960, la République islamique de Mauritanie (RIM) a besoin d’officiers de valeur. Kader est de cette trempe. Ses supérieurs l’envoient donc en stage en France. Après l’Ecole de cavalerie de Saumur, il se porte volontaire, en 1961, pour faire partie des troupes parachutistes de Pau.

1961. Entouré des parachutistes de Pau, le chamelier fait du ski…

Premier voyage à l’étranger et première désillusion: comment supporter le climat Pyrénéen lorsque l’on a toujours vécu par 35° à l’ombre ? Outre le froid. Kader a du mal à soutenir le rythme des entraînements. Le moral du garçon de vingt ans en prend un coup. Le pays lui manque. Il décide de rentrer et se rend à Marseille. Mais, arrivé sur le Vieux port, il regrette déjà. Que dire à ses supérieurs, à sa famille, à ses amis? Qu’il avait trop froid ? Que ses camarades de chambrée n’étaient pas gentils. En pleine guerre d’AIgérie les parachutistes français vivent leurs plus belles heures et Kader, avant d’être un des leur, n’est après tout, qu’un Maure, subissant l’hostilité et les brimades de certains soldats. Son orgueil est atteint. Il rebrousse chemin et retourne à sa garnison. Le petit Mauritanien passera Noël 1961 à Pau. Il serre les dents. Et entre deux exercices, le chamelier de Néma découvre la neige, la glisse, le ski.
Une expérience extraordinaire qui vient atténuer ses souffrances. Lorsqu’il revient à Nouakchott en 1962 bien noté par ses supérieurs, il est le premier parachutiste Mauritanien.

Pionnier de l’inutile dans un pays; où personne ne saute en parachute, on l’envoie commander une unité à dos de chameau. Kader se charge de recruter des nomades pour en faire des soldats de la brigade des méharistes d’Aïoun-el-Atrouss (Hodh). Il se chargera durant six mois du leur instruction avant de retourner dans la capitale, affecté au secrétariat générale de la Défense nationale. II part ensuite à Dakar, s’initier aux techniques du renseignement (Chiffre, Photos, logistique) et, de retour au ministère du la Défense, devient le représentant de la Mauritanie au comité de défense de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) à Addis Abeba. II n’a que vingt deux ans.

Cette ascension en flèche ne doit rien au hasard ni à la seule pauvreté des effectifs militaires. Comme à l’école, Kader étonne ses supérieurs. II apprend vite, avale un à un les dossiers, et surtout aime cette vie au service de son pays. De 1964 à 1968, Kader dirige le deuxième Bureau à Nouakchott, devient l’adjoint du commandant d’arme d’Atar, prend lui même le commandement de la ville de Akjoujt avant de devenir préfet de la région de Bir Moghreîn (ex Fort Trinquet) en juillet 1966. Entre temps, il a épousé Lalla Radia Boughaleb issue d’une famille chérifienne originaire de la ville de Fez au Maroc, mais installée à Rosso Mauritanie. Il aura avec elle six enfants.
Entre temps aussi, Kader était retourné en France, en 1963, à l’Ecole d’application d’infanterie de Saint Maixent L’Ecole (Deux Sèvres). Ce qui n’aurait pu être qu’un banal épisode de sa carrière militaire bouleversera sa vie dix ans plus tard. Ses camarades de promotion sont africains comme Denis Sassou Nguesso – futur président du Congo – et Mauritaniens, Ahmed Ould Bouceif – futur Premier ministre -, Mustapha Ould Salek futur président – ou encore Maaouya Ould Sid’ Ahmed Taya l’actuel chef de l’Etat. Au total, une demi douzaine de futures personnalités politiques. Lui et ses compatriotes joueront tous un rôle de premier plan dans la vague de coups d’Etat que connaîtra la Mauritanie à partir de 1978. Mais en 1963, l’école de Saint-Maixent ne réunit encore que de jeunes soldats dont personne ne peut imaginer la destinée. Quinze ans plus tard ils feront l’Histoire.
Kader devient l’unique aviateur du pays
Toujours est il qu’en 1962, le préfet Kader quitte Bir Moghreîn. Les taches administratives l’ennuient et il revient à Nouakchott, hanté par une idée fixe : voler dans les airs. II se souvient des heures de son enfance passées à regarder les avions dans le désert et de ses premiers sauts en parachute. Mais sauter dans le vide ne lui suffit plus: il rêve de tenir le manche. Il dépose une demande auprès de ses supérieurs, qui ne comprennent pas ce qui peut pousser un préfet, promis à une confortable carrière, à devenir aviateur. Ils ne répondent pas. Têtu, persuasif, Kader finit par convaincre les dirigeants mauritaniens de le laisser tenter sa chance. Or, justement, le pays ne compte alors que deux aviateurs. L’un d’eux n’est autre que Sidi Mohammed, le propre frère de Kader. La reconversion est d’autant plus facile que les volontaires sont rares. Kader réussit les tests de présélection et bénéficie d’une bourse pour se rendre en France. Aulnat, Cognac, Avord : il passe avec succès tous les stages comprenant toutes les filières de l’aviation.
En mars 1973, Kader revient en Mauritanie, brevet de pilote en poche, et élevé au grade de capitaine. Dès ce jour, l’aviation bouleversera sa vie. A ce moment, la flotte aérienne se limite à deux DC 3, un DC 4, un Broussard et un Cesna. Nouvelle coïncidence : des divergences entre Paris et Nouakchott provoquent la rupture de l’accord de défense entre les deux pays. Le gouvernement Pompidou rapatrie tout le personnel de l’assistance technique : il ne reste plus un seul aviateur français. Un jour d’août 1972, tout ce que l’« armée de l’air » mauritanienne compte comme effectif six personnes, dont les officiers mécaniciens navigants – embarque à bord de l’un des DC 3 pour un simple vol d’entraînement. C’est l’accident. II n’y a aucun survivant, Excepté Kader. Grippé, il avait renoncé le matin même à embarquer avec ses camarades et avait préféré rester couché. Mais le Ciel n’avait pas épargné Sidi Mohamed. « Ce fut une épreuve très dure, Je venais de perdre mon frère, mon unique compagnon », dira t il plus tard. Meurtris, ses parents veulent l’obliger à quitter l’armée, mais persuadé de sa vocation, l’officier reste en place.
Seul pilote du pays, Kader se trouve soudainement confronté à une mission herculéenne: faire voler et entretenir tous les appareils. Dans la chaleur du désert, le sable et le soleil ont vite fait usé le moindre boulon. Et c’est ainsi que des semaines durant, le bleu du ciel de Nouakchott appartient à un seul homme. A peine décolle t’il à bord du Cesna qu’il fait atterrir le DC 4. Vérifie t’il la fiabilité du DC 3 qu’il tente une acrobatie au commandes du Broussard. Loopings et tonneaux n’ont plus de secret pour lui. II slalome entre les nuages. Et lorsque la nuit tombe, il n’est pas rare de le voir inspecter les volets de freinage ou la suspension des trains d’atterrissage. Fatigué mais heureux, Kader deviendra, grâce à cet « entraînement » intensif, un as de l’aviation. Le meilleur.
Deux autres pilotes mauritaniens, formés entre temps en France, viendront l’épauler : Sidi Mohamed Ould Hiyine rentré à Nouakchott en novembre 1973, suivi quelques mois plus tard du capitaine N’Diaye Ndiak C’est encore insuffisant.
En 1974, Kader écrit au gouvernement pour obtenir l’acquisition de nouveaux avions ainsi que la création d’une école pour former des officiers mécaniciens navigants. Proposition acceptée. Son choix se porte sur deux Skyven. Des appareils irlandais qui répondent aux besoins du moment: décoller et atterrir sur des pistes courtes, en mauvais état et adaptés au climat saharien. Il s’occupe du recrutement d’une dizaine de jeunes pilotes et les envoie en Irlande effectuer plusieurs séries de stages techniques. Son emploi du temps devient démentiel : outre les aller retour Belfast, il continue à diriger l’aviation, s’acquitter des tâches administratives et organiser la défense aérienne. Devant l’ampleur dit travail, il est autorisé à recruter un pilote français, retraité de l’aviation, du nom de Benzoni. Ce qui lui permet de repartir pour deux mois en Irlande. II revient pour le quinzième anniversaire de l’indépendance qui marque un événement historique: le 28 novembre 1975, deux avions paradent pour la première fois lors du défilé militaire. L’armée de l’air mauritanienne est née.

Le hasard veut également que ces avions soient arrivés deux semaines seulement avant le déclenchement du conflit du Sahara. Si bien qu’avec les deux Cesna, l’armée ne dispose pour se défendre, que de quatre appareils et de trois pilotes : Kader, Ould Hiyine et Ndiak. Missions de reconnaissance, transport des troupes, évacuation sanitaire, etc. : pour un territoire de plus d’un million de kilomètres carrés deux fois la France ! – cette flotte révèle vite ses limites. Kader décide d’accroître l’encadrement et le matériel. Après un rapide tour d’horizon, il persuade les dirigeants de doter l’armée du Defender anglais. Equipé de deux mitrailleuses et de seize roquettes, le petit appareil britannique devient un avion de reconnaissance, de convoi et d’appui aux troupes terrestre. Ne sachant pas combien de temps pourrait durer cette guerre, Kader prend les devants et décide de rapatrier les jeunes pilotes envoyés à l’étranger.
Ironie du sort huit de ces soldats étaient alors en Algérie, à l’école militaire de Churchell, pour une formation qui devait durer quatre ans. Alger, qui appuie le Polisario, refuse logiquement de les laisser regagner Nouakchott. Certains élèves pilotes réussissent néanmoins à franchir clandestinement la frontière avant de gagner la France pour une formation accélérée. En moins de six mois, l’armée mauritanienne passe de 3000 à 12000 hommes . Et le Mauritanien de la rue apprend l’existence d’un pilote incroyable qui atterrit sur des routes, vise comme personne, porte secours aux Blessés et bien d’autres choses encore…

8 juin 1976. Emmenés par le fondateur et secrétaire général du Front Polisario Mustapha Sayed El Ouali en personne, un commando se lance dans l’une des opérations les plus audacieuses du conflit sahraoui. Partis de Tindouf base de lancement des attaques sahraouies, à la frontière algérienne les Combattants du Polisario parcourent les 1500 kilomètres qui les séparent de Nouakchott sans être inquiétés. Le raid sur la capitale mauritanienne échoue in extremis.
Le lendemain, nouvel assaut, nouvel échec. Le Commando bat en retraite. Quelques heures plus tard. Kader ramène à bord du Defender le corps d’El Ouali rattrapé et abattu à Oum Tounsi à 80 kilomètres au nord de Nouakchott. Jusqu’à ce que la photo du cadavre d’El Ouali paraisse dans Echaâb le quotidien du Parti du peuple mauritanien (PPM, parti unique), les Sahraouis refuseront toujours de croire à la mort de leur leader. Pour eux, El Ouali était un mythe, une légende vivante, l’incarnation même de l’idéal sahraoui. Révolutionnaire idéaliste, fan de Lin Piao et du colonel Kadhafi. El Ouali était le héros du peuple. On ne saura rien des circonstances exactes de sa mort, mais immédiatement les regards se tourneront vers Kader. L’autopsie du secrétaire général du Polisario montre en effet qu’une balle de mitrailleuse lui a traversé la tête pour sortir sous le menton, en lui arrachant un œil. Selon toutes les probabilités, le projectile provenait de l’un des deux avions. Le plus doué et le plus habile des pilotes Kader endosse la responsabilité de la mort d’….
En Mauritanie, l’ex chamelier devient un héros. Le Polisario, lui, jure d’avoir sa peau. Et il y parvient presque. Le 28 décembre 1976, le mouvement sahraoui abat en effet le premier avion mauritanien. Mais à son bord, c’est Ould Hiyine qui est tué sur le coup. L’année suivante, une roquette atteint le Defender de Kader. Il s’enterre pour échapper à ses poursuivants, avant d’être recueilli par les hommes de Khouna Ould Haïdalla. L’homme qui lui sauve la vie ce jour là est un compagnon d’arme, un ami même. Mais la guerre du Sahara fera éclater cette amitié, chacun choisissant sa propre voie…
Kader promu n°2 du gouvernement
Le 10 juillet 1978. Lui coup d’Etat mené par plusieurs officiers dont Haïdalla porte au pouvoir le lieutenant Colonel Mustapha Ould saleck. Malgré les apparences, le putsch ne fait pas l’unanimité au sein de la hiérarchie militaire. Parmi ceux qui s’y opposent, les lieutenants colonels Ahmed Ould Bouceif, Ahmed Salem Ould Sidi et Kader. Par le jeu des alliances, les trois hommes deviennent les alliés des modérés, favorables au partage du Sahara avec le Maroc et farouchement hostiles au Polisario. Mais la discipline militaire jouant, les trois amis préfèrent rentrer dans le rang sans toutefois renoncer à leurs convictions. Neuf mois après son investiture, le président Ould Salek n’arrive pas à clarifier le jeu. Sa politique floue et maladroite complique la position du pays dans la région. Les officiers s’énervent, et le 6 avril 1979, un Comité militaire de salut national (CMSN) réussit un coup d’Etat, « constitutionnel ». Ould Salek reste président mais le pouvoir revient au nouveau Premier ministre Ahmed Ould Bouceif.
Kader, son ami et son plus proche allié politique, devient le < numéro deux > du pays. Les deux hommes inversent la politique mauritanienne et entreprennent de reconstruire l’axe Nouakchott Rabat. Mais, le 27 mai, Bouceif est invité au Sénégal pour participer au 5eme sommet des chefs d’État et de gouvernement de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).
Au large de Dakar, le Buffalo qui le transporte tombe à la mer. Accident ? Un vent de sable d’une force exceptionnelle soufflait ce jour là et tout le monde conclura à la catastrophe naturelle. Assassinat? Cinq hauts dignitaires du régime qui devaient accompagner le Premier ministre se sont décommandés à la dernière minute. Et lorsque l’épave de l’avion est renflouée, on retrouve plusieurs corps calcinés exactement comme s’il s’était produit une explosion à bord avant la chute de l’appareil…

Bouceif mort la logique de la hiérarchie militaire veut que Ahmed Salem Ould Sidi, issu d’une famille émirale, prenne la succession mais au sein du CMSN, le subtil jeu des alliances en décide autrement. Afin qu’il n’assiste pas aux tractations, les alliés du Polisario envoient le colonel Kader à Dakar s’occuper du rapatriement du corps de Bouceif. Lorsqu’il revient à Nouakchott, il est mis devant le fait accompli. Ould Sidi a été écarté au profit du ministre de la Défense: Khouna Ould Haïdalla. La ligne favorable à l’Algérie et au Polisario triomphe.
Dans une atmosphère de « complotite », Kader démissionne le 17 juin, avant de s’exiler. Il gagne le Sénégal puis trouve refuge au Maroc où l’attendent Lalla Radia et leurs six enfants. Lui et Haïdalla deviennent des ennemis jurés. Kader homme de sud profond croit à une entité mauritanienne globale –une, indivisible, souveraine– agressé par le Polisario. Originaire de Nouadhibou (nord-ouest), ayant des parents au Maroc et au Sahara, Haïdalla croit, lui, à un ensemble saharien de type tribal, géographiquement homogène et injustement morcelé par les frontières subjectives du colonialisme.
Le 5 août 1979, le gouvernement mauritanien signe à Alger un « accord de paix définitive » avec le Front Polisario. Le texte indique que la Mauritanie renonce à toute prétention sur l’ex-Sahara occidental. Une clause secrète prévoit que les troupes de Nouakchott se retirent, dans un délai de sept mois, de leur partie du Sahara afin de favoriser la création de la République arabe sahraoui démocratique (RASD). Immédiatement informé de cette clause, le Maroc prend les devants. Hassan II, décide d’une opération « coup de poing ». L’armée royale entre dans Dakhla. Et le 12 août, les dirigeants de ville mauritanienne font allégeance au Roi du Maroc. Ould Sidi passe dans l’opposition, avant de s’exiler à son tour en janvier 1980 et de rejoindre le Colonel Kader.

Pour faire front à la politique de Haïdalla, les opposants mauritaniens en exil créent, le 22 mai 1980 à Paris, l’Alliance pour une Mauritanie Démocratique (AMD). Kader et Ahmed Salem en sont les plus hauts dirigeants militaires. La cour de sûreté de l’Etat les condamne tous deux par contumace. Vingt ans de travaux forcés pour Ould Sidi ; la peine capitale pour Kader. Les autorités qualifient ce dernier de « traître » et de « mercenaire », passant sous silence le fait qu’il est alors le seul militaire mauritanien deux fois cité à l’ordre de la nation. Il est vrai que c’était pour faits de guerre contre le Polisario…
Le coup d’Etat raté
Kader et Ahmed Salem sont d’accord : les militaires ont conduit le pays au bord du gouffre et seul un coup d’Etat qui restituerait le pouvoir aux civils peut sauver la Mauritanie.
Kader, Ould Sidi et leurs complices sont traduits le 24 mars, devant un tribunal militaire d’exception. Le procès se déroule dans la caserne de Jreïda, à une vingtaine de kilomètres de Nouakchott. Les avocats des putschistes insisteront sur le courage de Kader durant l’audience. La tête haute, il fera le procès du régime militaire depuis le premier coup d’Etat du 10 juillet 1978.
« La Mauritanie n’a pas de pétrole. Sa seule richesse est sa dignité. Et depuis, cette dignité a été bafouée par les militaires… ». Ce sera une plaidoirie pour l’honneur. La cour n’accorde aucune circonstance atténuante à Kader, Ould Sidi et deux autres officiers. Le verdict tombe : la mort. Mais les deux hommes bénéficient depuis des années de nombreuses amitiés à l’étranger. Des appels à la clémence sont lancés par plusieurs gouvernements.

Le lendemain de la condamnation, le 25 mars, l’avion de Tarek Aziz, le ministre irakien des affaires étrangères, se pose dans la capitale mauritanienne. Il est 9 heures du matin. Le chef de la diplomatie irakienne, dont le pays entretient des rapports étroit avec Nouakchott, vient demander leur grâce. « Navré, lui répond le président Haïdalla, ils ont été exécutés à l’aube… ». La sentence avait été accélérée. Il semble que Haïdalla n’ait pas voulu la mort de Kader et qu’il ait été victime des pressions de son entourage. Cette exécution provoquera néanmoins des vifs remous au sein du CMSN qui ne se réunira plus durant plusieurs mois. En 1984, un nouveau coup d’Etat, mené par Maaouya Ould Sid’Ahmed Taya, actuel chef de l’Etat, éliminera le lieutenant-colonel Haïdalla.
Le souvenir de Kader reste très vif dans la mémoire de la population. Admiré par ses fidèles, respecté par ceux qui l’on combattu, le nom de Mohamed Ould Bah Ould Abdelkader revient sur toutes les lèvres lorsque, de Néma à Nouakchott, au détour de longues conversations, les mauritaniens font et refont l’histoire du pays.
Plus que ses exploits, ils insistent sur son sens de l’honneur et de l’amitié. Les amis du chamelier aviateur en sont persuadés : aujourd’hui Kader est au ciel.
Article Le chamelier du ciel : 1990 – L’AUTRE JOURNAL par HEDI DAHMANI

 

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